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« Morpho-anatomie » : Mise en place d’une critique (partie 1)

Derrière l’application de la théorie « morpho-anatomie » se trouve des raisons qui remettent légitimement en question sa pertinence et sa validité communément admise par la sagesse populaire dans le milieu du fitness francophone. L’objectif principal de cette petite série de trois articles est de critiquer la « morpho-anatomie », afin de mettre à l’épreuve les assertions habituelles légitimant cette théorie (étant souvent non étayées par la littérature scientifique), et cela pour inciter mes lecteurs à galber leur démarche épistémique la prochaine fois qu’ils découvriront une autre théorie de l’entrainement se voulant « indispensable ».

Non seulement, la « morpho-anatomie », comme d’autres théories de l’entrainement, repose sur une logique n’étant pas (toujours correctement) étayée par la littérature scientifique. Mais en plus, cette théorie se contredit en prônant indirectement ce dont elle cherche à s’émanciper, c’est-à-dire la « classification d’individus ». Cela peut sembler contradictoire de prime abord de penser que la « morpho-anatomie » puisse classifier les individus alors qu’elle prône le contraire ; c’est pourquoi cette petite série d’articles tentera également de répondre à cette incohérence en cours de lecture.

Gardez à l’esprit que la présente série d’articles ne prétend pas critiquer la « morpho-anatomie » de façon exhaustive, et que les sujets connexes ne sont pas davantage développés pour la simple et bonne raison que ce sont des sujets connexes à la critique que j’oppose à la « morpho-anatomie ». Cependant, je pense que le contenu que vous découvrirez est suffisamment bon pour au moins vous inciter à questionner le positionnement de vos potentielles croyances autour de cette théorie de l’entrainement fortement controversée. Qui sait, peut-être évoluerez-vous en cours de lecture …

J’ose espérer que ces trois articles vous inciteront par la suite à vous renseigner un peu plus envers les données probantes de la littérature scientifique vis-à-vis de l’entrainement, afin d’enrichir davantage la logique d’orientation de votre programme d’entrainement, au lieu de croire la première personne qui argumente sur base de son autorité (ce qui existe malheureusement en masse dans le milieu des sports de force, notamment sur internet).

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il est primordial de poser les bases …

Qu'est-ce que la bro-science ?

La « bro-science », se traduisant littéralement par la « science des frères », est la science que tout souleveur de poids expérimente sans avoir recours à la méthode scientifique. Dit autrement, c’est une science qui base essentiellement son apprentissage sur la subjectivité, les sensations à l’entrainement, les intuitions, les impressions, …

Pour expliquer un phénomène et parvenir à sa conclusion, un « bro » (personne ayant recours à la bro-science) avance souvent à grande vitesse, ce qui génère des désaccords avec les personnes s’exprimant plus prudemment (avec circonspection dans l’idéal).

Par relativisme, tous les bros et tous les scientifiques (ou personnes ayant recours à la méthode scientifique) ne se valent pas. Si ce n’était pas le cas, si la réalité était binaire à ce sujet, il suffirait de classer d’un côté ceux qui n’ont pas de méthode (les bros) et de l’autre ceux qui se rangent du côté de la science ; ce qui serait une aberration selon moi. Au risque d’en faire pâlir certains, je pense que certains bros sont plus méthodiques et transparent que certaines personnes lisant de la littérature scientifique. Par exemple, nombreux sont les personnes qui se réclament de la philosophie EBP (« evidence based practice ») sans la comprendre réellement. Cet exemple me semble bien illustrer que la bro-science peut concerner n’importe qui et cela n’importe quand, ce qui devrait nous inciter à nous élever. En soit, nous voudrions tous nous sentir détacher de la possibilité d’être un bro, mais je pense que certains le souhaite tellement fort qu’ils en viennent à négliger leur métacognition, ce qui limite leur progression dès lors qu’ils se sont eux-mêmes fermés à la possibilité d’être victime de leur biais cognitifs.

En cela, les bros se servent de tout ce qui les arrange pour renforcer ce qui leur convient d’être renforcer, ce qui rend la tâche de compréhension de leur logique parfois très compliqué. Les bros s’expriment souvent en assertions, sur base de termes vagues et convaincants, en appuyant parfois leur propos par la littérature scientifique (lorsqu’ils ne lui font pas dire autre chose que ce qu’elle dit initialement).

Menno décrit la logique de fonctionnement des bros en 3 étapes [1] : la théorie est tout (se laisser bercer par de belles paroles qui font sens sans considérer si une quelconque expérimentation justifie la théorie), invoquer le pouvoir de la recherche (sans forcément la lire ou la comprendre), les mots magiques (exemple : « la science a prouvé que [tout ce que vous voulez] »).

Certains bros ont tellement passé de temps à peaufiner leur théorie que parler avec eux sur certains sujets relève presque de l’impossibilité, tel un « millefeuille argumentatif qui prendrait un temps absolument monstrueux à débunker » [2]. Rajoutez à cela le fait que plusieurs bros peuvent se rejoindre pour la même théorie, en empruntant des chemins qui s’avèrent parfois juste et parfois exagéré, tandis que certains contredisent parfois leur propre discours de façon non intentionnel, et vous vous ferez une petite idée du temps que j’ai passé pour constituer cette série d’articles …

En effet, démêler le vrai du faux d’une théorie d’entrainement de bros n’est pas de tout repos, surtout si cette dernière a été fortement soutenue durant plusieurs années. Cela commence tout d’abord par l’identification des assertions présentant souvent un niveau de preuve inférieur à leur niveau de convictions.

Note : il y a beaucoup à dire sur la bro-science pour qui s’y intéresse un minimum (souvent de façon indirecte). Pour éviter de m’éparpiller, je vous renvoie au chapitre « pour en savoir plus » si vous souhaitez découvrir quelques lectures à ce sujet.

Introduction

La musculation, au sens sport de force, est un domaine où la diversité règne. Chaque individu possède une anthropométrie unique, façonnée par ses gènes, son histoire personnelle, son mode de vie. Dans la quête de dépassement de soi à travers l’activité physique, où chacun y trouve ce qui lui convient, il est naturel de vouloir comprendre son propre corps pour mieux l’entraîner.

Cependant, cette volonté de mieux se connaitre peut se heurter à des informations non fiables, telle qu’une théorie d’entrainement façonnée et véhiculée par des bros.

Bien que les théories d’entrainement des bros comportent des avantages, tels qu’inciter à pratiquer une activité physique grâce à l’orientation générale d’une planification d’entrainement pouvant servir de point de départ aux programmes des débutants, bien qu’elles permettent de trouver une motivation supplémentaire pour atteindre ses objectifs, ou de sensibiliser brièvement au concept d’individualisation et aux différentes réponses propres à chacun à l’entrainement ainsi qu’à la nécessité de mettre en place des stratégies adaptées à ses besoins personnels, le fondement de la constitution de leur logique n’est souvent pas fiable (pour les raisons évoquées dans le chapitre précédent).

Les deux raisons que j’ai le plus souvent entendu pour justifier les intérêts des théories d’entrainement des bros sont les suivantes : meilleurs résultats, moindre risque de blessure. Sur base de cela, plusieurs personnes croient que la « morpho-anatomie » sert à identifier son profil corporel individuel, en vue d’ajuster au mieux son programme d’entrainement, afin d’en tirer un maximum de bénéfices en termes de performance et de moindre risque de blessure. Mais qu’en est-il vraiment ? Est-ce que la « morpho-anatomie » répond à ses promesses initiales ? C’est ce que nous tenterons de comprendre.

Pourquoi la "morpho-anatomie" est-elle difficile à comprendre ? (partie 1)

Certaines théories sont plus complexes que d’autres à comprendre. Quand bien même, la nature d’une théorie n’est pas d’être difficile de compréhension, mais plutôt de représenter une logique de fonctionnement.

Avant toute chose, le minimas requis pour qu’une théorie soit compréhensible est que son explication soit censée. L’intermédiaire (la personne vulgarisant la théorie) peut malheureusement rajouter de la difficulté à comprendre la théorie, surtout si ce dernier ne connait pas bien son sujet. Naturellement, plus l’explication d’une théorie est mauvaise, plus il devient difficile de l’interpréter correctement.

De ce fait, il est assez difficile de concevoir ce qu’est la « morpho-anatomie » uniquement à partir d’une ou plusieurs « analyse(s) morpho-anatomique ». Cela pour deux raisons principales selon moi : les explications des « analyses morpho-anatomique » illustrent la « morpho-anatomie » par bout d’information, la personnalité des intervenants et leur interprétation de la théorie impactent l’orientation de leur discours. Par conséquent, distinguer la constitution de la théorie de sa présentation est une étape indispensable, sous peine d’intervertir les deux de façon inconsciente. Critiquer « l’analyse morpho-anatomique » en pensant que l’on s’adresse à la « morpho-anatomie » revient à donner un coup d’épée dans l’eau, et inversement …

Voici quelques exemples « d’analyses morpho-anatomique » :

Dès que s’établit la distinction entre la « morpho-anatomie » et « l’analyse morpho-anatomique », nous rendons critiquable aussi bien la « morpho-anatomie » que son analyse.

Maintenant que cette précision a été faite, nous pouvons légitiment nous poser la question suivante : « mais qu’est-ce donc que la morpho-anatomie ? ».

La "morpho-anatomie" (en bref)

Définition

Telle que véhiculé en francophonie par les personnes se réclamant de cette théorie, la « morpho-anatomie » peut se définir comme « l’étude des structures du corps sur le plan musculaire, osseux, nerveux notamment » [3].

Caractéristiques

En analysant la cohabitation des structures osseuses et musculaires, nous sommes en mesure de connaitre les forces et faiblesses du sportif [3], ce qui permet de déterminer d’avance les difficultés/facilités que ce dernier rencontrera durant son parcours [4].

« L’analyse morpho-anatomique » ne permet pas de dicter d’avance les résultats que nous pourrions avoir avec de l’entrainement (tel un fatalisme) [4]. Son but est justement d’éviter de s’acharner vis-à-vis de ce pour quoi nous ne sommes pas faits [5]. « Utilisée à tort, en croyant qu’elle détermine le potentiel, certaines personnes s’en servent comme excuse avant même de commencer la pratique de la musculation croyant qu’ils n’ont aucun potentiel à exploiter » [4].

Pour mener à bien sa mission, « le spécialiste de la morpho-anatomie guide sur le plan de l’entraînement physique. Il est capable d’adresser les raideurs, les amplitudes, voire les limitations articulaires, afin de déterminer la bonne technique adaptée au corps de l’athlète. Etant donné qu’une technique unique pour un mouvement précis n’existe pas, le spécialiste (disposant d’un panel de techniques d’exécution extrêmement large) tentera de répondre à la question « comment est constitué l’athlète ? ». Dès lors, on est capable d’adapter son entraînement en définissant concrètement avec quelle technique l’athlète va le mieux performer » [3].

Prise en charge

D’après mes recherches, voici les deux critères majeurs caractérisant une prise en charge morpho-anatomique [3, 4, 6, 7] :

  • Sélectionner des exercices à moindre trajectoire de mouvement, afin de minimiser les exigences de production de force ; nous parlons ici d’efficience de performance.
  • Sélectionner des exercices, des amplitudes de mouvement ainsi que de la prévention sous forme de certains exercices de mobilité ; nous parlons ici d’efficience dans la prévention au risque de blessures.

Population concernée

Certains pensent que les débutants ne devraient pas recourir à « l’analyse morpho-anatomique » pour éviter de s’en servir comme prétexte de stagnation et pour se focaliser sur l’apprentissage des bases [5], mais aussi car poser une « analyse morpho-anatomique » sur un physique comportant un haut taux de masse grasse augmente les chances de se tromper dans son analyse [5].

D’autres représentants de cette théorie semblent suivre la même vision en disant que l’impact de la morphologie sur la performance est surestimé, et que selon eux il est plus pertinent de considérer cela lorsque l’on pratique un « sport performance » (notamment en tant qu’athlètes de haut niveau) [7, 8].

Deux autres personnes pensent que l’individualisation de la « morpho-anatomie » est importante dès le sport santé [3].

Note : un article entier peut être consacré à la distinction entre le « sport santé » et le « sport performance ». Étant donné que nos intervenants n’ont pas fait cette distinction, nous pouvons en déduire deux interprétations selon moi. Soit, ces derniers pensent que « l’analyse morpho-anatomique » concerne tout le monde, mais que les personnes pratiquant un « sport performance » ont plus d’avantage à y avoir recours comparé aux personnes pratiquant un « sport santé ». Soit, nous avons affaire à un désaccord entre représentants de la même théorie.

Quelques grands représentants

  • Frédéric Delavier : fait partie des premiers, voire est le premier, à avoir théorisé qu’il n’est pas possible de performer dans tous les exercices en fonction de notre morphologie personnelle, et qu’en cela, il est préférable de s’entrainer selon sa morphologie et non selon celle des autres [9, 10] ; notamment via le livre « Guide des mouvements de musculation – Approche anatomique » (https://amzn.eu/d/5E5BtRA – 6e édition disponible au moment où j’écris ces lignes).
  • Michael Gundill : sa vision de l’entrainement et de la « morpho-anatomie » l’a amené à collaborer avec Frédéric Delavier en tant que co-auteur de livres [11, 12] ; notamment via « La méthode Delavier » (rédigée en 3 volumes au moment où j’écris ces lignes).
  • Rudy Coia : son premier rapport à la « morpho-anatomie » provient de son analyse du physique de professionnels sur des forums [5]. Dès la création de son site internet en 2006 (https://www.rudycoia.com/), Rudy propose assez rapidement de faire des « analyses morpho-anatomiques » [5]. Son livre « Le guide de la musculation au naturel », paru en 2018, a contribué a développé la popularité de la « morpho-anatomie » (https://www.youtube.com/watch?v=SRSwONku2IE).
  • Pierre Lesueur : axe sa vision de l’entrainement et du coaching autour de la « morpho-anatomie » (comme tout coach se réclamant de cette théorie), au point de créer une formation à ce sujet (https://linktr.ee/lesueurcoaching).

Questionnement personnel

Dans la littérature scientifique la « morpho-anatomie » s’apparente à « l’anthropométrie », qui peut se définir de la sorte : « l’anthropométrie (du grec anthropos : humain et métron : mesure) fait référence à la collecte et à la corrélation systématiques de mesures d’individus humains, y compris la mesure systématique des caractéristiques physiques du corps humain, principalement le poids, la taille et la forme du corps » [13].

Si l’on considère qu’Adolphe Quetelet est la première personne à avoir populariser le terme « anthropométrie » en 1870 [14], et que Frédéric Delavier est la première personne à avoir populariser le terme « morpho-anatomie » en 1998 [9, 10], nous pouvons en déduire que le terme « anthropométrie » aurait plus d’ancienneté que celui de « morpho-anatomie ». En plus de cela, en 1995, un comité d’experts a établi l’utilisation et l’interprétation à avoir vis-à-vis de « l’anthropométrie » [15]. Donc, non seulement le termes « anthropométrie » aurait plus d’ancienneté que le terme « morpho-anatomie », mais en plus des experts se sont penchés sur ce sujet trois ans avant la publication de la première édition de l’ouvrage « Guide des mouvements de musculation – Approche anatomique » (paru en 1998).

En cela, je me pose des questions légitimes : pourquoi les précurseurs de la « morpho-anatomie » parlent-ils en termes de « morpho-anatomie » et non en « anthropométrie » ? Quel est l’intérêt de ce changement de nomination ? Cet autre terme qu’est la « morpho-anatomie », apporte-t-il une plus-value (si oui, laquelle ?) ou existe-t-il dû à une méconnaissance de « l’anthropométrie » ?

Peu importe mon questionnement, tout cela n’est que de la sémantique après tout, et il est bien connu qu’un débat n’avance pas uniquement avec de la sémantique ; il y a évidemment plus important à traiter.

Vous vous doutez bien que je n’aurais pas écrit cette série d’articles si juste un néologisme distingue la « morpho-anatomie » de « l’anthropométrie » …

Quelques raisons pouvant mener à "l'analyse morpho-anatomique" (en bref)

Hormis la volonté de bien faire, voici selon moi les quatre autres raisons principales pouvant inciter, en concomitance ou non, à « l’analyse morpho-anatomique » (voire, dans une plus large mesure, à l’applicabilité de l’analyse d’autres théories de l’entrainement soutenues par des bros).

Selon moi, ces raisons peuvent autant concernés les responsabilités du grand public que celles des influenceurs délivrant des conseils d’entrainement (fitness, etc).

Note : plus vous vous formez à partir de connaissances basées sur des données probantes de la littérature scientifique, plus vous apprenez à contextualiser ses connaissances, et moins vous avez de chances d’accorder aveuglément votre confiance aux propos d’une tierce personne (voir chapitre « pour en savoir plus » pour quelques recommandations de formations).

1. Méconnaissance de l'importance des études scientifiques

La science peut se définir de la façon suivante [16] : « ensemble structuré de connaissances qui se rapportent à des faits obéissant à des lois objectives (ou considérés comme tels) et dont la mise au point exige systématisation et méthode ».

Bien que la science soit une construction sociale sujette à des intérêts et des conflits en quête de pouvoir et d’influence (exemple : industrie des compléments alimentaire) [17], son objectif primaire est de chercher la vérité et non de chercher à prouver. Autrement dit, en science, l’objectivité peut exister après preuve, du moment que la preuve a été prouvée en tant que telle.

En cela, être sceptique à l’égard des données scientifiques est une pensée saine, car la remise en question et les révisions qui en découlent peuvent mener à des avancées significatives [17], autant dans la littérature scientifique que vis-à-vis de nos croyances personnelles.

Cette imperfection de la science n’invalide pas la connaissance scientifique, car cette entité hétérogène est en mouvement constant ; d’où « la nécessité de distinguer le scepticisme légitime du refus infondé de preuves scientifiques (basé sur des intérêts économiques, politiques ou idéologiques) » [17].

Note : beaucoup de prôneurs de la « morpho-anatomie » bloquent sur ce point.

Pour chercher la vérité, la méthodologie scientifique comprend les éléments suivants [18] :

  • L’observation objective : mesures et données (éventuellement, mais pas nécessairement, en utilisant les mathématiques comme outil).
  • Preuves.
  • Expériences et/ou observations comme points de référence pour tester les hypothèses.
  • Induction : raisonnement visant à établir des règles générales ou des conclusions tirées de faits ou d’exemples.
  • Répétition.
  • Analyse critique.
  • Vérification et test : exposition critique à l’examen minutieux, à l’examen par les pairs et à l’évaluation.

Comme annoncé ci-dessus, l’expérience fait partie intégrante des sciences ! D’ailleurs, si vous avez été attentif, vous avez aussi remarqué que l’expérience dans la recherche sert de point de départ pour tester des hypothèses. Or, sans expérience, nous n’aurions pas la possibilité de tester des hypothèses. Et sans test d’hypothèse, la recherche stagnerait, ce qui empêcherait les sociétés de progresser à termes.

Autrement dit, sans test d’hypothèse (sans expérience donc), nous ne récolterions que de la théorie. La théorie … Nous pourrions dire que si les sciences n’étaient composées que de théorie (sans expérience donc), nous serions entourés de bros à peu près partout sur le globe terrestre … Quel cauchemar !!!

Note : notre seule échappatoire serait de nous tourner vers les philosophes pour répéter le processus de création des sciences.

Cela signifie que sans sciences, les sociétés ne seraient pas ce qu’elles sont actuellement. S’opposer à leurs évolutions sans une meilleure proposition ne nous mènerait pas très loin. Cela semble grotesque de prime abord de faire un tel affront, n’est-ce pas ?

Et pourtant …

À partir des paragraphes précédents (et après écriture du présent article), je pense avoir brièvement compris pourquoi les prôneurs de la morpho-anatomie ne sourcent (presque) jamais (correctement) leur propos autrement que par l’expérience personnelle :

Je pense que les prôneurs de la « morpho-anatomie » ont une méconnaissance de l’importance des études scientifiques, car ça n’a pas de sens de considérer/sous-entendre que chaque individu est unique et se doit d’être traitée en tant que telle, en disant/sous-entendant ensuite que l’expérience personnelle permet de traiter correctement cette individualité contrairement aux études scientifiques ; comme c’est le cas dans cette vidéo par exemple : https://www.youtube.com/watch?v=6pppCppaa7k

Note : cette vidéo vous donne aussi un aperçu de la difficulté à dépasser pour comprendre la logique d’une théorie de bros, dès lors que vous vous fiez au discours d’un de ses représentants en considérant automatiquement les dires de ce dernier comme synonyme de la constitution de la théorie.

Comme le dit Menno, plusieurs souleveurs de poids ne basent pas leur approche de l’entrainement sur des données probantes issues de la littérature scientifique, mais plutôt sur leurs sentiments personnels, ce qui les amèneront tôt ou tard à confondre l’objectif du subjectif [19] ; à l’instar des personnes abusant du BPSM (modèle biopsychosocial) en l’utilisant comme support de définition de la maladie et/ou comme support de relation de cause à effet, dès lors qu’ils ne distinguent pas « disease » (perturbation biomédicale de type nosologique) de « illness » (l’expérience vécue, personnelle et intime de la maladie) [20].

Note : définir les critères qui impactent in/directement un niveau de méconnaissance plus ou moins important à l’égard de l’importance des études scientifiques peut représenter un article à part tellement le sujet me semble vaste à traiter ; c’est pourquoi je me suis contenté de l’un d’entre eux me semblant concerné tous les bros soulevant du poids.

2. Communication envoutante

Étant donné que la langue s’adapte à son utilisateur, selon ses habitudes, son mode de vie, ses croyances, etc, nous pouvons nous attendre qu’elle ne soit pas la même entre une population s’intéressant aux données probantes de la littérature scientifique et une autre population ayant une méconnaissance de ces dernières [17].

Note : « la neutralité n’existe pas dans le langage. Chaque choix lexical n’est pas aléatoire, et à l’intérieur de chaque choix, il y a diverses possibilités d’intentions, de collocations et d’interprétations » [17].

Je pense que le succès actuel de la « morpho-anatomie » en francophonie ne vient pas que de l’investissement de ses précurseurs. Selon moi, les fans de cette théorie y sont aussi pour quelque chose, dès lors qu’ils se comportent de façon à mettre en évidence la « morpho-anatomie » et ses représentants ; cela peut sembler anodin, car c’est en soit-ce que font toute personne un tant soit peu satisfaite du travail d’autrui (moi le premier avec la formation « Bayesian France »). Cependant, j’ai l’impression qu’une grande motivation de beaucoup d’adeptes de la « morpho-anatomie » est davantage orienté vers la recherche d’un support émotionnel plutôt que rationnel, comme si ces derniers accordaient plus d’importance à la proximité relationnelle qu’ils pourraient entretenir avec leur idoles (les représentants de la théorie) par rapport au contenu de la théorie en lui-même.

Note : cette citation illustre parfaitement mes propos à ce sujet : « à une époque de profonde solitude et de déconnexion, nous avons vraiment besoin de liens de groupe et nous sommes particulièrement susceptibles d’être la proie de ce besoin » [21].

Cela me semble donc logique de considérer qu’une personne nourrissant une quelconque forme de mal-être sera plus enclin à s’orienter vers l’information « qui fait du bien » comparé à l’information « qui informe ».

Pour qu’un bro maximise ses chances de se faire entendre, et de se faire apprécier par la même occasion, embellir la forme de la théorie qu’il prône me semble être une étape incontournable. Concernant la « morpho-anatomie », cela s’apparente tout d’abord à son néologisme. En effet, « morpho-anatomie » n’est pas un terme reconnu scientifiquement [22] ; c’est pourquoi son invention est un néologisme, ce qui représente le tout premier attrait que l’on peut éprouver envers cette théorie.

D’autant plus que, pour donner un faux sentiment de crédibilité (pas forcément de façon consciente), une pratique non scientifique utilise souvent des sophismes logiques, des arguments émotionnels, des appels à l’autorité, des choix lexicaux spécifiques [17].

  • Exemple de sophisme logique : « en découvrant votre morpho-anatomie, qui n’est pas à comparer à celle d’autrui dû à son unicité, vous serez en mesure de sélectionner et de pratiquer des exercices à moindre risque de blessure ».
  • Exemple d’argument émotionnel : cherry picking, dès lors qu’une personne manifeste un désaccord envers la « morpho-anatomie » et ses représentants (peut-être en ferai-je les frais..).
  • Exemple d’appel à l’autorité : « mon livre s’est vendu autant de fois, ce qui signifie que son contenu est bon, d’autant plus que ce dernier se base sur les lois biomécaniques du monde étant irréfutables par définition ».

Exemples de choix lexicaux spécifiques : l’individualisation du sportif, la performance et le risque de blessure à l’entrainement.

Cumuler ce type de discours avec la méconnaissance de l’importance des études scientifiques, la volonté d’accorder plus d’importance à la proximité relationnelle envers ses idoles avant de soumettre leur message à une analyse critique, ainsi que toutes les autres formes d’attraits possibles (néologisme, euphémisme, etc), et vous maximisez vos chances de créer une communauté qui ne cherchera pas à éviter les biais de confirmation, acceptera les idées sans preuves suffisantes, quitte à tolérer l’utilisation d’arguments fallacieux pour étayer la théorie défendue [17].

Cette modification de comportement, pouvant être induite par de nouvelles valeurs et croyances, PEUT donner naissance à une communauté sectaire. « Toute personne qui s’enracine dans le langage sectaire d’un groupe s’enracine dans les valeurs et les croyances de ce groupe, qui sont souvent intentionnellement cachées ou obscurcies au départ » [21].

Note : selon Montell, le langage sectaire comprend « la redéfinition astucieuse de mots existants (et la définition de nouveaux mots) pour en faire de puissants euphémismes, des codes secrets, des renommages, des mots à la mode, des chants et des mantras, le “parler en langue”, le silence forcé, et même des hashtags » [21].

Je ne dis pas, ou ne sous-entend pas, que la « morpho-anatomie » est une secte. Je ne fais qu’illustrer plusieurs caractéristiques des sectes se retrouvant dans la communauté se réclamant de la « morpho-anatomie ». Selon moi, ce sujet s’analyse d’après les deux extrémités du spectre suivant (avec toutes les nuances possibles entre) : certains membres sont liés à un langage sectaire uniquement par le néologisme « morpho-anatomie », tandis que d’autres sont de pures fanatiques menant des raids d’harcèlement et de menaces envers le Youtubeur « Acermendax » de la « Tronche en biais ». Deux poids deux mesures.

L’illustration ci-dessous me semble être une représentation assez juste du possible positionnement de nos croyances, dès lors que nous amoindrissons notre capacité de remise en question :

Possible positionnement de nos croyances [23]

Comprendre la relation entre le langage et l’idéologie est essentiel pour « évaluer de manière critique les idées qui nous sont présentées et de comprendre les messages véhiculés par le langage » n’étant pas forcément en accord avec la logique scientifique [17]. Il me semble donc censé de penser que « l’analyse morpho-anatomique » avant tout motivée par la volonté de transmettre un savoir n’est pas la même « analyse morpho-anatomique » que celle motivée par l’endoctrinement. En cela, je vous rappelle l’importance de faire la distinction entre le prôneur de la théorie et la constitution de la théorie en elle-même, sans quoi nous ne sommes pas en mesure de nous comprendre …

Note : j’ose espérer que faire de la prévention accompagnée de contenu intelligent via la présente série d’articles sera plus impactant que la volonté de soutenir votre potentiel idole, autrement dit, que mon appel à la raison touche toute personne s’intéressant de près ou de loin à la « morpho-anatomie ».

Passons maintenant au troisième point pouvant inciter à « l’analyse morpho-anatomique » selon moi.

3. Rapport distant au processus d'apprentissage (notamment celui par essai erreur)

Je pense que les prôneurs de la « morpho-anatomie » peuvent accorder plus d’importance à la prescription d’exercices comparé au processus d’apprentissage lui-même. Au lieu de prescrire selon les objectifs du pratiquant et selon ses besoins réels (qui ne se découvrent pas tous en début de parcours), ces derniers laissent entendre qu’ils savent ce qui est plus adapté pour l’une ou l’autre personne d’après une analyse personnelle de la longueur osseuse et musculaire.

Bien qu’il existe différents contextes où la prescription d’exercices s’avère passagèrement plus utile que le processus d’apprentissage en lui-même, tels que l’auto-coaching dès lors que le besoin de s’entrainer avec plus d’indépendance se fait ressentir, l’adhésion à un programme d’activité physique commun par rapport au passage à la sédentarité, etc, les meilleurs gains s’acquièrent grâce aux ajustements intelligents durant le processus d’apprentissage et non grâce à la position statique de la prescription d’exercices en tant que tel.

Note : je pense que beaucoup de prôneurs de la « morpho-anatomie » n’ont pas compris cela, et c’est selon moi la raison pour laquelle leur rapport au principe d’apprentissage (notamment celui par essai-erreur) est plus proche de la volonté de prédire que de découvrir, bien qu’ils attestent souvent du contraire (ce qui peut rajouter de la confusion lorsque l’on tente de comprendre leur logique).

Avant d’aller plus loin, je vous recommande de lire l’article suivant : https://cor-kinetic.com/the-myth-of-exercise-prescriptions-its-probably-more-trial-and-error-than-we-care-to-admit/

Note : cela ferait aussi sens que vous changiez le contexte d’écriture de l’article (rééducation) par des références plus générales (exemples : coaching sportif, entrainement, etc).

Certes, il importe d’éviter de deviner sur base d’aucun test moteur. Cependant, il importe aussi d’éviter de deviner sur base unique d’une quelconque prescription d’exercices. Or, aucune « analyse morpho-anatomique » n’est en mesure de prédire quoi que ce soit de façon fiable, étant donné que chaque analyse dresse un bilan avant même d’avoir commencé le premier bloc d’entrainement, avant même de confronter le sportif à une pratique sportive qui fait sens selon ses objectifs et son niveau.

Je pense que ce surplus d’importance accordée à la prescription d’exercices en début de parcours est souvent guidé par la volonté d’orienter le sportif vers une bonne technique d’exercice au sens statique du termes ; à l’instar de l’une des mauvaises interprétations possibles du FMS (« Functional Movement Screen ») considérant qu’il existe de meilleures façons de bouger que d’autres. Alors que le FMS n’est qu’un système incomplet d’analyse de mouvements parmi d’autres, laissant une certaine marge de manœuvre par rapport à la performance idéale requise pour chaque test, certaines personnes l’interprète comme une évaluation révélatrice de fonction ou de dysfonction motrice [24]. Ces personnes ne sont manifestement pas au courant que les tests effectués à faible vitesse avec le seul poids du corps ne sont pas représentatifs, comparé aux tests à des vitesses plus élevées avec une charge supplémentaire ou sous l’effet de la fatigue [24].

Tout comme la prescription d’exercices, la technique d’exercice ne déroge pas à cette règle : « la résolution de problèmes est la compétence la plus importante que vous puissiez développer en tant qu’athlète ou entraîneur » [25].

Note : qui ose contredire Greg Nuckols à ce sujet (ah ah) ?