Cher Lucas,
Tu commences à bien me connaître désormais. Tu sais donc que je ne tournerai pas autour du pot pour m’exprimer.
Voici l’objet de cette lettre.
Même si l’intelligence sociale est précieuse, connaître ses propres limites en matière de communication reste essentiel pour être efficace et éviter d’aggraver certaines situations. Car prôner l’entretien épistémique dans un cadre sain et constructif et être en mesure de l’appliquer sont deux choses différentes.
Avant de chercher à venir en aide aux autres, il faut apprendre à se connaitre. Ou plutôt devrais-je dire qu’apprendre à se connaitre est censé être un impératif lorsqu’on prétend vouloir venir en aide à autrui. Et pour ce faire, nous nous devons de connaitre nos propres limites du moment.
Pourquoi nommer cette évidence pourrais-tu te demander ?
Car il t’est déjà arrivé à de nombreuses reprises de ressentir de la colère, de la frustration, du mépris, du ressentiment, à la suite de certaines situations dans lesquelles tout portait à croire que tu n’avais rien à te reprocher, et que le fautif était l’autre qui parfois donnait l’impression de chercher volontairement les ennuis.
Effectivement, il arrive parfois de croiser des personnes qui communiquent de manière très désagréable, voire irrespectueuse, dès les premiers échanges. Ces personnes attendent souvent une réaction de ta part, mais sur le moment, leur manque de maturité les empêche de remettre en question leurs propres attentes ; c’est pourquoi elles ont souvent tendance à interpréter ta volonté de préserver ta paix intérieure comme de la nonchalance, en oubliant que comme tout être humain, tu as aussi le droit, même le devoir, de préserver cette dernière.
Même lorsque certains d’entre eux prétendent regretter leur comportement, ne te laisse pas tromper. Le véritable repentir ne réside pas dans de simples mots : il se manifeste à plus haute intensité de façon à marquer son intention à vouloir se faire pardonner pour renverser le mal qui a été fait.
Comme tu le sais, beaucoup utilisent ces « regrets » comme un écran de fumée, un prétexte pour justifier leur comportement exécrable. Justement parce que tu as la lucidité de le voir, tu dois mettre ta santé mentale et émotionnelle au centre de tes priorités, surtout lorsque tu interagis avec ce type d’individu dont la responsabilisation du moment est inférieure à celle d’un enfant en bas âge. Une personne sincèrement désolée ne se contentera pas de le verbaliser, elle cessera ce qui lui est reprocher.
Voici l’une de tes nouvelles maximes : le service diffère de la servitude. Lorsque tu décides de venir en aide à autrui, tu t’engages à offrir tes services, pas à offrir ta servitude. Aider les autres, c’est leur fournir un soutien, pas renoncer à sa propre dignité.
Au diable ceux qui se servent de la rhétorique comme un moyen de satisfaire leur petite personne en tentant d’amoindrir autrui, et qui, après questionnement, persistent dans leur travers. Argumentum ad hominem, argumentum ad personam, homme de paille, et j’en passe … Au diable les pseudo-spécialistes de la communication qui nous rabâchent sans cesse l’empathie et la communication non-violente comme des recettes miracles renvoyant uniquement à nos manquements personnels. Pour le dire autrement, tout ce qui est autorité et qui se fait passer pour autre chose que de l’autorité, sa place est à la poubelle.
La communication implique un échange. Pour ce faire, il faut au moins être deux. Sinon, on appelle cela un monologue. Si ton interlocuteur ne contribue à l’échange que par de l’hostilité, du mépris, de la critique, rappelle-toi que, même si l’introspection et la maîtrise de soi sont des vertus fructifiant la communication, tu n’es ni psychologue, ni éducateur, ni assistant social, ni figure parentale. Tu ne dois rien à quelqu’un qui s’exprime de la sorte. Et même si un lien t’oblige à interagir avec ce type de personne, que ce soit au niveau professionnel ou autre, cela ne justifierait jamais le sacrifice de ton apaisement personnel ayant infiniment plus de valeur que le reste.
Il se peut que ton attitude stoïque alimente davantage l’agressivité de ton interlocuteur. Il se pourrait même qu’elle devienne la source de complications futures, complications que tu aurais peut-être pu éviter en adoptant une posture plus conciliante, donnant l’impression que tu te soucies de lui comme il l’attendait.
Admettons que cette personne, qui considère la communication comme un exutoire à sa précipitation, son insatisfaction et à sa colère, soit effectivement capable de te nuire. Pour contrer de tels ambitions, tu devrais alors tenter d’anticiper et de satisfaire ses attentes volatiles, illogiques, parfois absurdes. Tu aurais sans doute plus de chances de changer naturellement de couleur de peau …
Pour ne fus-ce que t’inscrire dans la dynamique consistant à répondre à ces attentes à ton égard, il te faudrait en payer le prix fort : ta sérénité. Aucun intérêt donc.
Pourquoi prendre un tel risque ? Au mieux, tu en sortirais salies. Au pire, tu en sortirais salies avec des problèmes. Autant te contenter d’accueillir les problèmes potentiels au lieu de chercher à les éviter, car, eux au moins, ils ont le mérite d’être clair lorsqu’ils se présentent à toi … D’autant plus qu’il est préférable de traiter les problèmes auxquelles nous sommes confrontés avec calme et lucidité, bénéfices octroyés par la préservation de notre paix intérieure, plutôt que dans l’agitation et la panique, contraintes induites par la tentative d’anticiper et de satisfaire les attentes de faquins.
Rien ne peut véritablement t’atteindre si tu appliques les principes du stoïcisme. Ton malfaiteur finira par se fatiguer. Et si cela ne suffit pas, rappelle-toi que les tribunaux ne sont pas juste là pour décorer …
Si, sur le moment, tu ressens le besoin d’exprimer ta colère, fais-le bien. Va au bout des choses, assume-la pleinement, pas comme ceux à qui tu reproches un manque de maturité, qui souvent se reconvertissent en justicier de la morale en attribuant des notes sur ce qui leur semble bon ou non. La demi-mesure est le poison le plus insidieux pour ta tranquillité d’esprit. Sois-tu décides d’écraser, soit tu décides d’ignorer, soit tu décides de faire face, soit tu décides de subir la situation … Mais rester indécis revient à courir le risque de te laisser submerger par les toxines mentales répandues par ton interlocuteur, ou plutôt devrais-je dire, que tu as accepté de répandre de ta propre initiative dans ton esprit.
Toi aussi, tu as le droit, et même la responsabilité, de faire des choix qui préservent ta santé. La violence n’est pas une mauvaise chose lorsqu’elle est une réponse à une violence déjà existante. Tu n’es pas un dieu ; tu peux/dois te défendre contre ceux qui veulent réellement te nuire.
Vol West dit : « si la vie était un jeu, la seule règle serait de survivre ». Même si ta démarche vise à tendre vers ce qui est juste, à te dépasser, à grandir, à remettre en question ta propre vision des choses, à tendre vers une certaine forme de sagesse en somme, rappelle-toi qu’un peu de fermeté n’a jamais tué personne. Cela est d’autant plus vrai pour ton ennemi, car son rôle est justement de te nuire. N’attends donc rien d’autrui et de toi-même qui puisse te décevoir, ou sinon, ait au moins suffisamment de maturité pour en assumer la responsabilité.
Je ne peux que t’encourager à devenir meilleur stoïcien que tu ne l’étais hier. Et si, pour préserver ton équilibre intérieur, tu dois parfois laisser s’exprimer tes émotions, même les plus agressives, alors fais-le ! Il y a des émotions qui se doivent d’être exprimé pour qu’ensuite une leçon puisse en être tirer. En ce sens, le perfectionniste qui sommeille en toi a encore beaucoup de choses à apprendre, car la dialectique n’est pas quelque chose qui peut se contrôler par la pensée, c’est plus quelque chose qui se vit, et qui après coup, mène à un résultat supérieur.
Lucas, ne fais plus de la rationalité une posture automatique consistant à te prémunir du danger perçu, ne fais plus semblant de ne pas exprimer/ressentir tes émotions du moment, car, comme certains de tes congénères, tu risques de sombrer dans l’idéologie de façon à voir le mal là où il n’est pas, et in fine à chasser des fantômes. Fais preuve de discernement. Préserve-toi. Sois juste, ferme et lucide. Ce n’est que comme cela que tu évolueras, et que tu seras en mesure d’incarner ta philosophie dans tes interactions les plus tendues.
Tu ne peux pas venir en aide à tout le monde, mais tu peux au moins te venir en aide à toi-même, surtout lorsque tu fais face à une attitude perçue comme étant nuisible. D’une façon ou d’une autre, entretien épistémique ou pas, mieux vaut rendre service correctement à une seule personne voulant être aider plutôt que de vouloir rendre service à 100 personnes démunies sans aucun résultat final. En ce sens, les modestes ambitions ne font pas les petits Hommes. Ce sont les petits Hommes qui décident d’avoir de modestes ambitions, afin d’inscrire leur démarche derrière les pas de leurs ainés.
Retiens-donc que tu n’es pas responsable du malheur des autres, tout comme tu n’es pas responsable du bonheur des autres. Tu es juste responsable de ton propre malheur, de ton propre bonheur, de tes propres émotions pour être plus exact. Pour le dire de façon encore plus nuancer, tu es responsable de ce qui dépend de toi, pas de ce qui ne dépend pas de toi.
Le stoïcisme commence par l’acceptation de nos limites. Car c’est en reconnaissant honnêtement nos limites que nous nous offrons la possibilité de changer, et cela peu importe les tensions internes/externes auxquelles nous nous sommes confrontés par le passé. Car le passé est passé, et ce qui n’est plus n’existe qu’au travers de nos perceptions.
N’oublie pas ou souviens-toi.
Au plaisir d’évoluer ensemble.